Une typologie des divisions socioprofessionnelles de l’espace (2/2)
Les espaces « populaires » et « très populaires »
Les configurations socioprofessionnelles fondées sur la présence des groupes populaires s’observent au sein des couronnes périurbaines et des mondes ruraux, mais les plus populaires d’entre-elles se trouvent dans les quartiers de grands-ensembles des grandes villes, dans l’ancien bassin minier du Nord-Pas de Calais et dans les départements d’Outre-Mer. À rebours des représentations médiatiques et politiques qui les construisent comme antagonistes, les cités d’habitat social et les mondes ruraux partagent donc un trait commun majeur : leurs habitants vus tantôt comme « racailles » tantôt comme « ploucs » sont dominés dans le rapport de classe.
Texte intégral
Afin rendre compte de l’inscription des clivages socioprofessionnels dans l’espace, la nomenclature des PCS utilisée classe les individus de plus de 15 ans en 42 postes, parmi lesquels six correspondent aux retraités (dont la part est croissante dans la société française vieillissante) qui sont pris en compte tout en étant replacés dans leur ancien groupe d’appartenance. Si des typologies analogues ont pu être établies dans le périmètre de la région Ile-de-France ou dans des métropoles régionales, ces démarches isolent les mondes urbains du reste du territoire, or il est fondamental de pouvoir mesurer les différences de composition socioprofessionnelle dans un seul et même référentiel analytique national, afin de pouvoir éclairer le débat public sur des bases empiriques solides.
Des espaces périurbains et ruraux marqués par le fait industriel
Au sein de la mosaïque française des configurations socioprofessionnelles, le profil « POP1. Professions intermédiaires du privé et ouvriers de l’industrie » constitue un espace de transition entre mondes métropolitains et ruraux (Figure 1). Ces communes se trouvent en effet au niveau des 3èmes couronnes des aires d’attraction des villes, dans un large bassin parisien et plus largement dans des couloirs d’urbanisation comme la vallée de la Seine, ou les sillons rhodanien et mosellan. Ces espaces de transition correspondent à surreprésentations moyennes d’actifs du privé issus du secteur secondaire, qui sont en position intermédiaire dans la hiérarchie socioprofessionnelle (techniciens, contremaîtres et agents de maîtrise) ou bien liés au groupe ouvrier (ouvriers qualifiés de type industriel, ouvriers qualifiés de la manutention, du magasinage et du transport).
Figure 1. Des configurations socioprofessionnelles entre clivages régionaux et polarisation urbaine
Figure 1. Des configurations socioprofessionnelles entre clivages régionaux et polarisation urbaine
La géographie du type « POP2. Employés du privé et ouvriers de l’artisanat » est bien différente, avec des quartiers/communes que l’on retrouve essentiellement dans les premières couronnes périphériques populaires des grandes villes, en particulier en Seine-Saint-Denis, mais aussi Outre-Mer (Guadeloupe, Martinique, Réunion). Ces espaces géographiques ont en commun d’accueillir surtout des fractions des classes populaires liées à l’envers du décor des économies métropolitaines ou touristiques, qui marquent ces configurations socioprofessionnelles de leur empreinte (surreprésentations des personnels des services directs aux particuliers, des employés de commerce, des ouvriers qualifiés et non qualifiés de type artisanal).
Les communes du profil « POP3. Retraités ouvriers (+) et ouvriers de l’industrie (+) » témoignent également d’orientations économiques spécifiques mais bien différentes. Elles correspondent en effet aux aires résidentielles de bassins d’emplois industriels du quart nord-est du pays (en particulier dans l’Aisne ou les Vosges, et plus largement au niveau des espaces frontaliers avec la Belgique, le Luxembourg et l’Allemagne), autour de Bourges-Vierzon ou du Creusot, dans la « vallée du plastique » d’Oyonnax, dans l’estuaire industrialo-portuaire de Saint-Nazaire, dans le Choletais, etc. Ces configurations socioprofessionnelles – en partie vieillissantes – reposent sur des surreprésentations des retraités ouvriers, des ouvriers qualifiés et non qualifiés de type industriel, et des ouvriers qualifiés de la manutention, du magasinage et du transport.
Des espaces ruraux vieillissants longtemps tournés vers les mondes agricoles
C’est également dans les mondes ruraux de la moitié nord de la France – marqués à la fois par les révolutions industrielles et agricoles – que l’on retrouve les communes du profil « POP5. Ouvriers (+) et petits indépendants (+) ». Ces communes accueillent plus qu’ailleurs des retraités anciens agriculteurs, des agriculteurs exploitants actifs, des ouvriers qualifiés et non qualifiés de l’industrie, des ouvriers agricoles, des chauffeurs ou encore des artisans. C’est donc un des profils-type qui compte la plus forte part d’actifs issus du groupe ouvrier dans la population de plus de 15 ans (19 % contre 12 % en France), et ces fractions des classes populaires rurales (différentes de celles du profil-type précédent) partagent les mêmes espaces de résidence que les petits indépendants qui les emploient.
Le type « POP4. Retraités des classes moyennes (+) » se fonde quant à lui sur l’importance des différentes fractions du groupe des retraités, qui représentent ensemble près de 40 % des habitants de plus 15 ans de ces communes (contre 28 % nationalement). Ce sont plus particulièrement les retraités anciens professions intermédiaires, anciens employés et anciens artisans-commerçants qui sont les plus surreprésentés, même si les anciens cadres et mêmes les anciens ouvriers sont loin d’être absents. Dans une structure sociale relativement mixte par ailleurs, les seuls actifs légèrement surreprésentés sont les commerçants et pour cause, cette configuration socioprofessionnelle caractérise des communes qui sont souvent localisées sur les façades littorales, en particulier sur les côtes bretonnes, atlantiques et méditerranéennes. On observe également des espaces de ce profil dans certains mondes ruraux de la partie méridionale du pays.
C’est d’ailleurs dans cette France méridionale que l’on retrouve le profil « POP6. Artisans et commerçants (+), retraités », plus particulièrement dans la partie centrale du massif des Pyrénées, en Corse ou dans l’arrière-pays provençal. Cette configuration socioprofessionnelle vieillissante associe des surreprésentations d’actifs liés à la base économique touristique (artisans, commerçants) mais aussi une part importante d’habitants ayant achevé leur vie professionnelle (retraités anciens artisans-commerçants, retraités professions intermédiaires, retraités employés, retraités cadres), ainsi que des agriculteurs exploitants et des actifs du pôle culturel des classes moyennes (professeurs des écoles, instituteurs et assimilés ; professions intermédiaires de la santé et du travail social) dont la présence peut être un indice de recompositions résidentielles en cours.
Enfin, la classe « POP7. Actifs (++) et retraités (++) du monde agricole » rassemblent des communes rurales de la diagonale dite « des faibles densités » plutôt que « du vide », cette expression du langage ordinaire des géographes étant urbano-centrée et stigmatisante. Ses résidents sont plus fréquemment liés au monde agricole (agriculteurs exploitants, agriculteurs retraités, ouvriers agricoles) et plus largement à celui des travailleurs indépendants (artisans, commerçants), ainsi qu’âgés et issus des classes populaires (employés retraités, ouvriers retraités). Mais il est essentiel de rappeler que ces actifs et retraités des groupes employés et ouvriers pèsent ici numériquement 48 % des habitants de plus de 15 ans, contre seulement 12 % pour les actifs et retraités lié au monde agricole. Dans la France contemporaine, les espaces les plus populaires ne se trouvent cependant pas dans ces mondes ruraux.
Des espaces urbains (et ultramarins) où se concentrent les groupes les plus dominés dans les hiérarchies socioprofessionnelles
Ce sont en effet deux types d’espaces urbanisés nommés « TRES POP » qui concentrent les fractions des classes populaires occupant les positions les plus dominées sur le marché du travail. Ainsi dans ces deux types d’espaces (1 500 quartiers/communes), plus de 75 % des habitants de plus de 15 ans sont ouvriers, employés, inactifs ou retraités anciens ouvriers et employés. Ces fractions des classes populaires sont aussi celles qui occupent les emplois les plus précaires et qui comptent les plus fortes proportions d’actifs issus de l’immigration (ancienne ou récente), ce qui permet de rappeler, plus fondamentalement, l’intérêt d’articuler l’analyse des ségrégations socioprofessionnelles avec celle des ségrégations « ethno-raciales ».
La première configuration socioprofessionnelle « TRES POP1. Ouvriers non qualifiés (+), inactifs (+), retraités ouvriers (+) » dessine les contours des espaces marquées par les premières révolutions industrielles du 19ème siècle : le bassin minier du Nord-Pas-de-Calais, l’ancienne Lorraine du fer, le Havre et la vallée de la Seine, autour de Fos-sur-Mer, Dunkerque, Roubaix, Charleville-Mézière, Mulhouse, etc. Ces quartiers et communes accueillent de fortes concentrations (par ordre d’intensité décroissante) d’ouvriers non qualifiés de type industriel, de personnes sans activité professionnelle, d’ouvriers non qualifiés de type artisanal, d’ouvriers qualifiés de la manutention, du magasinage et du transport ; de retraités anciens ouvriers, et de chômeurs n’ayant jamais travaillé. Un quart des habitants de plus de 15 ans sont ici retraités, contre seulement 17 % de ceux du profil suivant, où les classes populaires ne travaillent pas exactement dans les mêmes secteurs d’activité.
Le profil « TRES POP2. Inactifs (++), ouvriers de l’artisanat (++), employés du privé (+) », sociologiquement voisin du précédent mais avec des concentrations plus fortes encore d’habitants éloignés durablement du travail (formel), est fondé sur de fortes surreprésentations (triées également dans l’ordre) des personnes sans activité professionnelle, des chômeurs n'ayant jamais travaillé, des ouvriers qualifiés et non qualifiés de type artisanal, ainsi que personnels des services directs aux particuliers (un secteur très fortement féminisé). On retrouve ce profil au sein de trois ensembles d’espaces géographiques. C’est d’abord le cas dans une partie des espaces industriels historiques décrits ci-dessus. Plus structurellement, c’est ensuite le cas dans les quartiers de grands-ensembles d’habitat social de la plupart des grandes métropoles : cœur du département de la Seine-Saint-Denis, quartiers nord de Marseille, communes de Vénissieux et Vaulx-en-Velin dans l’agglomération lyonnaise. Enfin et pour interroger la position des habitants dans le rapport social de classe dans une perspective postcoloniale, il est intéressant de relever que c’est aussi le cas dans les départements d’Outre-Mer, en particulier en Guyane et à la Réunion, plus ponctuellement en Guadeloupe.
Mesurer les hiérarchies socioprofessionnelles… et mesurer le propos
Pour conclure, l’analyse de la composition socioprofessionnelle de ces profils-types et de leur géographie est l’occasion de rappeler deux choses avec force. D’une part, si une partie des quartiers et communes sont caractérisés par de fortes concentrations de certaines catégories socioprofessionnelles (la ségrégation des fractions des classes supérieures dans les types « SUP » étant plus prononcée que celle des classes populaires dans les profils « TRES POP »), il ressort de cette analyse que la plupart des communes et quartiers du pays sont caractérisés par des formes de mixités socioprofessionnelles relatives. D’autre part et en dépit des noms attribués à ces différents types d’espaces pour les décrire de manière synthétique (et donc nécessairement simplificatrice), il est essentiel de rappeler que ces concentrations et mixités socioprofessionnelles se matérialisent dans le territoire national sous forme de gradients et de continuités plus que de « fractures » nettes.
Les coulisses de la planche
Du point de vue des catégories sociologiques, cette planche s’appuie sur des variables issues de la nomenclature PCS 2003 qui classe les individus de plus de 15 ans selon leurs positions dans le monde du travail. Contrairement au niveau 1 de cette nomenclature qui agrège des positions au travail assez différentes au sein des 8 postes que sont les groupes socioprofessionnels (les « employés », les « ouvriers », etc.), le niveau 3 propose 42 postes qui permettent de distinguer des fractions de classe sur la base des qualifications des individus, de leurs statuts, de leurs secteurs d’activités, ou encore de leur âge puisque les retraités constituent l’un des groupes. À l’intérieur du groupe des « ouvriers » (niveau 1), le niveau 3 permet par exemple d’isoler les « ouvriers qualifiés de type industriel », les « ouvriers qualifiés de type artisanal », les « chauffeurs », les « ouvriers qualifiés de la manutention, du magasinage et du transport », les « ouvriers non qualifiés de type industriel », les « ouvriers non qualifiés de type artisanal », ou encore les « ouvriers agricoles ».
Du point de vue des catégories géographiques, l’analyse proposée a été conduite dans une maille ad hoc nommée « IRISr » associant des quartiers (IRIS) et communes regroupés en unités géographiques d’au moins 2 000 habitants. Cette maille repose sur un regroupement d’IRIS (îlots regroupés pour l’information statistique) afin d'en réduire l’hétérogénéité démographique, tout en s’assurant du dépassement d’un seuil de population fixé à 2 000 habitants. La constitution de la maille « IRISr » vise à regrouper les IRIS inférieurs au seuil démographique de 2000 habitants, lesquels réunissent donc essentiellement des petites communes rurales mono-IRISées, mais également des IRIS urbains peu habités recouvrant des zones d’activité ou des espaces naturels. Ce regroupement d’IRIS est effectué en répondant à trois exigences : dépasser le seuil fixé sans trop s’en éloigner ; obtenir des géométries aussi compactes que possible ; assurer la compatibilité du maillage créé avec d’autres mailles existantes, et notamment la trame communale. Cette maille permet ainsi à la fois de conserver la finesse du découpage des IRIS urbains, de gagner en robustesse statistique notamment pour l’étude des espaces peu denses, de diffuser certaines données soumises au secret statistique, et de simplifier la représentation cartographique aux larges échelles. Sa méthode de constitution est présentée dans un data paper dédié : Roux, A., (à paraître en 2026). « Spatialiser les données de la statistique sociale française dans des mailles démographiquement homogènes : Présentation de la maille IRISr (IRIS regroupés) », Cybergéo : European Journal of Geography.
La figure 1 propose une carte issue d’une classification des quartiers et communes en 15 classes. Elle repose sur une classification ascendante hiérarchique (CAH) réalisée sur les six premiers facteurs d’une analyse en composante principale (ACP). Ces six facteurs permettent de résumer 57,8 % de l’inertie totale du jeu de données comprenant, pour chaque quartier/commune, la part des individus de plus de 15 ans dans chacune des 42 PCS.
Bibliographie
Cartier M., Coutant I., Masclet O., Siblot Y., Renahy N., 2008, La France des petits moyens. Enquête sur la banlieue pavillonnaire, Paris, La Découverte.
Deville C., Gilbert P., 2025, « Les espaces populaires. Déconstruire l’opposition entre les campagnes et les cités », in Talpin J. (dir.), Nouveau peuple, nouvelle gauche, Éditions Amsterdam, p. 89-102.
Lambert A., 2015, Tous propriétaires ! L’envers du décor pavillonnaire, Paris, Seuil.
Gilbert P., 2024, Quartiers populaires. Défaire le mythe du ghetto, Paris, Amsterdam.
Renahy N., 2005, Les gars du coin. Enquête sur une jeunesse rurale, Paris, La Découverte.
Science ouverte
Accès ouvert
Sources logicielles
- https://gitlab.huma-num.fr/atlas-social-de-la-france/asf/-/tree/main - Sources du Script R ASF, Licence GNU/GPL.
Citer ce document
Jean Rivière et Aliette Roux, 2026 : « Une typologie des divisions socioprofessionnelles de l’espace (2/2) », in R. Le Goix, A. Ribardière, J. Rivière & alii, Atlas Social de la France [En ligne], eISSN : 3100-0797, mis à jour le : 06/03/2026, URL : http://atlas-social-de-france.fr/index.php?id=1209, DOI : https://doi.org/10.48649/asf.1209.
Autre planche dans la série
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