Une impressionnante segmentation démographique
Des hypercentres « jeunes » aux mondes ruraux et littoraux « âgés »
Si la France vieillit rapidement, la distribution géographique des tranches d’âge est pourtant très contrastée au sein de l’espace national. Une typologie qui distingue les quartiers et communes selon la structure par âge de leurs habitants révèle que leur répartition est liée d’une part au degré d’urbanisation qui détermine la structure des parcs de logements, et d’autre part aux aspirations résidentielles des ménages qui évoluent selon les moments du cycle de vie.
Texte intégral
La structure par âge de la population résidant en France est caractérisée par un vieillissement rapide depuis la fin du XXème siècle, dont témoigne la très forte progression de l’âge médian passé de 34 ans à 42 ans entre 1990 et 2024. Ce vieillissement est inéluctable et va s’accentuer au cours des prochaines décennies, car il résulte principalement d’un effet de générations avec le passage au-delà des 60 ans des générations nombreuses issues du baby-boom nées après la Seconde Guerre mondiale. Il est également lié à l’évolution de la longévité et accentué par le recul de la fécondité et de la natalité qui génère des classes d’âge creuses et contribue donc à la baisse du poids des jeunes dans la population. Cependant, comme le niveau de fécondité y est resté l’un des plus élevés d’Europe depuis les années 1970, la France a un âge médian inférieur de deux ans à la moyenne de l’Union européenne, et l’écart avec les pays les plus vieillissants et les moins féconds de l’Europe méditerranéenne et orientale peut atteindre six ans, comme c’est le cas avec l’Italie. Relative en Europe, cette vieillesse de la population présente en France est très inégale quand on l’observe à une échelle fine, comme le révèle une typologie des quartiers et communes (regroupés en unités géographiques d’au moins 2 000 habitants) élaborée sur la base des groupes d’âge quinquennaux. Elle permet de distinguer neuf profils-types de combinaisons – parfois assez proches – des différentes tranches d’âge au sein de la population résidente (figure 1).
Figure 1. Des compositions démographiques intriquées au gradient urbain/périurbain/rural
Figure 1. Des compositions démographiques intriquées au gradient urbain/périurbain/rural
Source : INSEE, Recencement de la population 2021.
La concentration des jeunes adultes dans les espaces urbains centraux
Les trois premiers profils du groupe « Jeunes adultes » rassemblent des espaces où la structure par âge est marquée par la surreprésentation des adultes de 20 à 34 ans situés donc en début de trajectoire de formation ou d’emploi, et qui sont ponctuellement accompagnés de jeunes enfants. Ces trois types, qui comportent des nuances, sont peu visibles à l’œil nu sur la carte de France tant ils sont concentrés au sein des zones urbaines centrales.
Cette concentration atteint son paroxysme dans le type « Jeunes adultes 1 » où la part des 20-29 ans culmine à 33 % des résidents contre 11 % en moyenne nationale, ces quartiers étant situés dans les hypercentres des grandes villes universitaires. Les profils « Jeunes adultes 2 » et « Jeunes adultes 3 » sont également localisés dans les secteurs voisins des grandes métropoles, à la fois dans leurs villes-centres et leurs proches banlieues. Ce sont les espaces résidentiels de prédilection des ménages d’étudiants et de jeunes actifs, vivant seuls ou en couple, certains ayant tout juste fondé une famille d’où la surreprésentation des enfants de 0 à 5 ans dans le type « Jeunes adultes 2 », et secondairement dans le profil similaire mais moins tranché « Jeunes adultes 3 ». Leur présence en centre-ville s’explique à la fois par l’offre résidentielle composée de petits logements locatifs et par un attachement – qui traduit aussi des goûts de classe – à un mode de vie tourné vers les aménités festives et culturelles très présentes dans ces centres métropolitains.
Des familles avec enfants dans deux types d’espaces urbains périphériques
Le deuxième ensemble de profils-types appelé « Familles » amorce une forme de transition dans le cycle de vie des individus, avec une surreprésentation des adultes situés dans les tranches de 35 ans à 59 ans, accompagnée d’une surreprésentation de leurs enfants âgés de 5 à 19 ans. Il correspond aux deux grandes figures d’espaces résidentiels que sont les quartiers de grands-ensemble d’habitat social et les couronnes pavillonnaires périurbaines, qui partagent donc des traits communs en termes de structure démographique.
La classe « Famille 1 » offre une image contrastée en termes de peuplement, avec une forte surreprésentation des enfants de moins de 15 ans (qui représentent 23 % de la population, contre 16 % en moyenne nationale) ainsi que des adultes de 30 à 44 ans, tandis que les habitants de plus de 50 ans sont beaucoup moins présents qu’ailleurs. Ce profil-type correspond aux quartiers populaires des banlieues des grandes agglomérations, que ce soit dans le nord-est parisien jusque dans l’Oise ou une partie des quartiers orientaux de Lyon et du nord de Marseille, mais aussi à des communes situées dans les deuxièmes couronnes périurbaines des villes de l’Ouest, avec une auréole quasi-continue autour de Nantes et Rennes et discontinue à proximité de Brest, Angers, Laval, Le Mans, La Roche-sur-Yon ou Bordeaux. Ce profil démographique est également très présent dans deux territoires ultra-marins marqués par la jeunesse de leur population, notamment en Guyane où la totalité des quartiers et communes appartiennent à ce profil, ainsi qu’à la Réunion.
Correspondant souvent à une étape ultérieure des parcours résidentiels, les communes au profil « Famille 2 » sont spécialisées dans l’accueil de familles (tranches de 35 à 54 ans) avec enfants (de 5 à 19 ans), qui aspirent à accéder à la propriété en maison individuelle avec jardin. Elles appartiennent pour l’essentiel aux couronnes périurbaines, dont le développement a pris une telle ampleur depuis les années 1970 que ce profil domine spatialement dans de nombreux départements, plus particulièrement situés sur un arc allant du nord-ouest au sud-est et en passant par le nord et le nord-est. Cette dominante est la résultante de la forte croissance urbaine centrifuge enregistrée en France ces dernières décennies, en lien avec la diffusion de la propriété du logement aux classes moyennes et fractions supérieures des classes populaires ainsi qu’à l’engouement pour l’habitat pavillonnaire, permis entre autres par la démocratisation de l’accès au crédit bancaire et à la voiture. Cela a eu pour conséquence une segmentation démographique très marquée des espaces urbains et périurbains du fait d’un découplage plus marquée entre géographie de l’habitat et de l’emploi, donnant aux couronnes périurbaines leur coloration très familiale. Quant au profil-type « Familles 3 », il présente des caractéristiques très proches du précédent, mais de manière très atténuée. Il est présent un peu partout en France, en particulier dans les couronnes périurbaines éloignées et les mondes ruraux.
Une France plus âgée à distance des agglomérations
Le troisième et dernier ensemble nommé « Seniors » réunit plusieurs types d’espaces dont la structure démographique est caractérisée par la présence d’habitants de plus de 55 ans. Il renvoie à des localisations géographiques au sein des régions rurales les moins attractives, mais aussi à certains espaces littoraux fortement valorisés dans les imaginaires résidentiels.
À cet égard, le profil-type « Seniors 1 » est tout à fait atypique : il est à la fois marqué par la surreprésentation des jeunes adultes de 20 à 29 ans et des personnes âgées de 70 ans et plus, dont la concentration progresse en allant vers les groupes les plus âgés. Cette pyramide des âges binaire est rare et discontinue dans l’espace français, où on la trouve au sein des arrondissements bourgeois (VI, VII, VIII et XVIèmes) de Paris ou de Marseille (quartiers sud), ainsi que plus ponctuellement dans certains secteurs ruraux de manière plus clairsemée.
Avec les deux derniers profils-types, on bascule dans la France la plus âgée où seuls les habitants de plus de 50 ans sont plus présents qu’ailleurs. Les communes rassemblées dans la classe « Seniors 2 » sont toutefois un peu moins affectées par le vieillissement de leur population (les tranches d’âge les plus fortement surreprésentées sont celles de 60 à 74 ans) que celle appartenant à l’ensemble « Seniors 3 » (où les pics de concentrations sont atteints dans les tranches de 70 à 85 ans). Cette France plus âgée dessine d’abord la diagonale des espaces des faibles densités de population allant du sud-ouest au nord-est de l’hexagone et englobant le Massif central. Non seulement certains départements comme les Hautes-Pyrénées, le Gers, le Lot, la Creuse ou encore la Nièvre sont presque intégralement concernés par ces types « Seniors 2 » et « Seniors 3 », mais ce dernier profil (où 45 % des habitants sont âgés de plus de 60 ans, contre 28 % pour la moyenne nationale) est présent essentiellement dans cette diagonale autour du Massif central où il a tendance à dominer, en particulier à proximité des limites entre départements qui correspondent aux espaces les plus éloignées des préfectures, et donc des polarisations urbaines.
Toutefois, ces espaces à la structure par âge vieillie sont également présents ailleurs, avec une forme plus atténuée quand le type « Seniors 2 » domine. C’est le cas de la moitié méridionale des Alpes et ponctuellement de secteurs situés dans un large quart nord-ouest de la France, à la fois dans la Bretagne intérieure ou l’Orne et les Deux-Sèvres, mais aussi dans des départements qui présentent des façades littorales comme la Charente-Maritime, la Manche et les départements bretons. Plus largement, nombre de communes littorales appartiennent à ce profil-type, où la concentration croissante des retraités aisés implique de fortes tensions sur les marchés immobiliers locaux. On retrouve cette France beaucoup plus âgée que la moyenne en Guadeloupe et la Martinique, dont la dynamique démographique est aux antipodes de celle de la Guyane voire de la Réunion.
Finalement, cette géographie très contrastée des structures par âge de la population est articulée à la fois aux différences de polarisations métropolitaines, qui elles-mêmes déterminent les dynamiques d’étalement urbain et de fécondité, les espaces les plus âgés étant aussi caractérisés par une fécondité basse. Quant au rôle des polarisations métropolitaines, il renvoie aux offres de formations post-bac et d’emploi, très concentrées dans les mondes urbains centraux, ce qui attire les jeunes adultes en ville. La diversité des logements (taille, statut d’occupation, prix) joue également un rôle clé, car selon sa position dans le cycle de vie, on n’habite pas les mêmes types de logements (figure 2).
Figure 2. Cycle de vie et géographie des tranches d’âge
Figure 2. Cycle de vie et géographie des tranches d’âge
Source : INSEE, Recencement de la population 2021.
Bibliographie
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Garat I., Vernicos S., « Ville des jeunes, ville des vieux. Cohabitations et concentrations des âges dans l’espace urbain », Les Annales de la recherche urbaine, n° 100, 2006, p. 43-50. DOI : 10.3406/aru.2006.2645
Ghékière J.-F., « La distribution des âges dans la ville. Le vieillissement des espaces urbains conçus pour des populations jeunes », Les Annales de la recherche urbaine, n° 100, 2006, p. 7-13. DOI : 10.3406/aru.2006.2639
Schwabe M., « La ségrégation résidentielle dans les plus grandes villes françaises (1968-1999) : quel modèle urbain ? », Cybergéo, n° 398, 2007, DOI : 10.4000/cybergeo.10182.
Science ouverte
Accès ouvert
Sources logicielles
- https://gitlab.huma-num.fr/atlas-social-de-la-france/asf/-/tree/main - Sources du script R ASF, Licence GNU/GPL.
Citer ce document
François Madoré et Jean Rivière, 2025 : « Une impressionnante segmentation démographique », in R. Le Goix, A. Ribardière, J. Rivière & alii, Atlas Social de la France [En ligne], eISSN : 3100-0797, mis à jour le : 10/02/2026, URL : http://atlas-social-de-france.fr/index.php?id=971, DOI : https://doi.org/10.48649/asf.971.



















