Entre droite et extrême-droite, une radicalisation électorale de la bourgeoisie
Lors du scrutin présidentiel de 2022, trois principaux candidats se sont affrontés dans l’espace politique de la droite (Emmanuel Macron, Valérie Pécresse, Éric Zemmour). Mais pourquoi considérer E. Macron, classé « au centre » dans les catégorisations médiatiques dominantes, comme un candidat de droite ? Et pourquoi y intégrer É. Zemmour alors qu’il est, avec M. Le Pen, une des incarnations de l’extrême droite électorale ? La socio-géographie électorale des votes pour ces candidats permet de répondre à ces questions et d’éclairer les recompositions politiques en cours à droite de l’échiquier politique.
Texte intégral
Dans l’histoire politique française, plusieurs courants se sont historiquement disputés l’espace à droite du champ politique. Pour comprendre leurs recompositions actuelles, les géographies des votes en faveur des trois principaux candidats de ce camp lors du dernier scrutin présidentiel ont été mises en regard avec celles d’autres candidats situés dans cet espace politique depuis les années 2000. Une première série d’enseignements peut être tirée de la lecture de cartes construites dans une maille cantonale, qui permet les comparaisons diachroniques (figure 1).
Figure 1. Trois positionnements dans la moitié droite de l’espace électoral
Figure 1. Trois positionnements dans la moitié droite de l’espace électoral
Source : Ministère de l'intérieur, 2007, 2012, 2017, 2022.
Parce que les comparaisons visuelles entre cartes sont parfois trompeuses, on peut mesurer directement la relation entre deux distributions statistiques grâce à un outil simple : le coefficient de corrélation. Il varie toujours entre -1 et 1. La première information est donnée par le signe du coefficient. Lorsqu'il est positif, les deux séries statistiques évoluent dans le même sens (autrement dit quand l'une augmente alors l'autre augmente aussi). La seconde information est fournie par la valeur du coefficient. Plus cette valeur est proche de -1 ou 1, plus la relation entre les deux séries est intense. La comparaison des coefficients de corrélation permet par exemple de dire qu'avec un coefficient de corrélation de 0,92, les deux distributions [Sarkozy2012/Fillon2017] se ressemblent plus que les distributions [Bayrou2007/Macron2017] pour lesquelles le coefficient est de 0,74.
Des invariants…
Au-delà de ce que l’on qualifie parfois de « fiefs » personnels, qui constituent la traduction dans les urnes du travail d’implantation politique mené par des candidats sur plusieurs décennies (par exemple F. Bayrou dans les Pyrénées-Atlantiques, F. Fillon dans la Sarthe, etc.), l’objectif de ces comparaisons dans le temps est de dégager à la fois des permanences et des indices de recomposition susceptibles d’éclairer la situation contemporaine. Si l’on fait abstraction du très fort déclin des scores nationaux de l’UMP puis de LR, il apparaît que V. Pécresse (3 % des inscrits en 2022) et avant elle F. Fillon (15 % en 2017) et N. Sarkozy (21 % en 2012 et 26 % en 2007) obtiennent systématiquement des scores nettement plus élevés qu’ailleurs dans certains espaces. Ces ancrages renvoient à au moins deux types de logiques géographiques. Il s’agit, d’une part, d’ancrages « régionaux » comme ceux observés dans la diagonale qui s’étire du département de la Manche au bocage vendéen (identifiée de longue date comme un espace structuré par la tradition catholique), mais aussi dans d’autres régions rurales conservatrices comme en Alsace, en Savoie, dans le Haut-Doubs ou au niveau du revers sud du massif central. D’autre part et à une autre échelle, les cartes révèlent des ancrages qui renvoient à la dimension sectorielle de la division sociale des grandes métropoles, même si la maille cantonale y écrase considérablement l’hétérogénéité électorale. C’est ainsi que les scores de l’UMP puis de LR observés dans l’ouest parisien et francilien, dans les Monts d’Or au nord-ouest de Lyon, ou dans le triangle d’or « BMW » qui désigne les communes très aisées de Bondues, Marcq-en-Barœul et Wasquehal de l’agglomération lilloise, renvoient classiquement aux préférences électorales à droite de la bourgeoisie économique qui a élu domicile dans ces espaces périurbains huppés.
En observant les trajectoires électorales des espaces, on peut établir des filiations qui dessinent plusieurs positionnements. Du côté du centre droit, les zones de force du vote en faveur de F. Bayrou dans les années 2000 correspondent largement à celles d’E. Macron en 2017, notamment dans un Ouest élargi incluant la Bretagne (à l’exception d’une partie de ses franges rurales intérieures). Du côté de la droite poreuse avec l’extrême droite, les zones où N. Sarkozy réalise ses meilleurs scores en 2007, à l’issue d’une campagne autour de « l’identité nationale » destinée notamment aux électeurs qui avaient voté à l’extrême droite le 21 avril 2002, correspondent assez largement (comme l’indique la corrélation de 0,56 sur la figure 1) à la géographie des votes pour É. Zemmour dans le sud-est méditerranéen, les marges périurbaines de Lyon, ou les confins d’un grand bassin parisien.
… aux recompositions dans les cartes des votes à droite
Une lecture plus fine des cartes montre également que si la première candidature d’E. Macron a été construite sur un discours de dépassement du clivage gauche-droite, son accession au pouvoir puise en réalité dans des bases socio-géographiques favorables au centre-droit, très présentes dans les bastions régionaux démocrates-chrétiens et dans les espaces urbains appropriés par les classes moyennes et supérieures. La distribution spatiale de ce vote en 2017 est ainsi très corrélée (0,74) avec celle du vote pour F. Bayrou en 2007. Mais en 2022 (et en réalité dès le scrutin européen de 2019), l’offre qu’il incarne se déplace clairement vers la droite, à l’image de sa géographie électorale qui devient liée à celle des Républicains (corrélation de 0,62 avec le vote pour F. Fillon en 2017). À titre symbolique, les deux cantons où il progresse le plus entre 2017 et 2022 sont deux bastions emblématiques de la droite : Neuilly-sur-Seine, espace d’installation de la grande bourgeoisie, et le canton des Mauges dans le Maine-et-Loire, incarnation de l’implantation de la droite dans l’Ouest intérieur.
En changeant d’échelle, cette tendance est particulièrement visible dans les espaces urbains centraux, le cas parisien illustrant de manière exemplaire cette dynamique de droitisation (figure 2). Implanté en 2017 dans les arrondissements travaillés par les processus de gentrification depuis les années 1980-1990, E. Macron voit en 2022 ses meilleurs scores se décaler de manière spectaculaire vers le pôle des beaux quartiers historiques de la bourgeoisie économique de l’ouest parisien, depuis longtemps acquis à la droite traditionnelle. Ce changement s’observe aussi dans le 6ème arrondissement lyonnais, le 8ème arrondissement du sud de Marseille, le centre-ouest de Bordeaux, de sorte que ses résultats dessinent plus généralement les contours des principaux pôles urbains qui concentrent les habitants aux revenus les plus élevés.
Figure 2. La droitisation spectaculaire du vote pour E. Macron dans l’espace parisien (2017-2022)
Figure 2. La droitisation spectaculaire du vote pour E. Macron dans l’espace parisien (2017-2022)
Source : Ministère de l'intérieur, 2017 & 2022.
En parallèle, le pôle électoral de droite se recompose également du fait de la radicalisation d’une partie de sa base. Ainsi, en 2022, la candidature d’É. Zemmour, nettement marquée à l’extrême-droite au plan idéologique, dessine une géographie au moins aussi proche de celle de la droite que de celle du Rassemblement national, suggérant une base électorale en partie composée d’anciens électeurs de N. Sarkozy et de F. Fillon. La percée du candidat de Reconquête! est très nette dans les espaces favorables à la fois à la droite et à l’extrême-droite, notamment le sud-est méditerranéen. Le processus de radicalisation des électeurs de droite y est si fort que la candidature de V. Pécresse obtient très peu de suffrages, contrairement à F. Fillon en 2017 et surtout à N. Sarkozy en 2007 (figure 1). Au-delà, É. Zemmour obtient des scores élevés dans des espaces où la droite était classiquement hégémonique, et où le vote pour le FN restait très contenu depuis les années 1980. À l’échelon intra-métropolitain, le positionnement idéologique d’É. Zemmour permet aussi un regain de l’extrême droite dans les quartiers de la bourgeoisie traditionnaliste, en écho à l’implantation électorale de Jean-Marie Le Pen au début des années 1980. Ces beaux quartiers se détachent nettement sur la carte du vote Reconquête!, avec des scores de deux à trois fois supérieurs à leur moyenne nationale dans le 16ème arrondissement de Paris, à Neuilly-sur-Seine ou dans certaines communes des Monts d’Or lyonnais. Enfin, la corrélation forte (0,64) observée entre la distribution spatiale de ses scores et celle de N. Sarkozy en 2007 rend compte de la percée effectuée par É. Zemmour dans les espaces d’une droite radicalisée, en particulier sur les littoraux balnéaires vieillissants de la Côte-d’Azur, du golfe du Morbihan, de la baie de Saint-Malo, de Deauville-Trouville ou du Touquet.
Les votes à droite comme actualisation dans les urnes de positions dominantes
L’évocation des espaces idéaux-typiques de la géographie des classes supérieures montre que, si la comparaison des cartes permet de déceler certaines dynamiques, l’établissement de relations statistiques entre les géographies électorales de ces trois candidats en 2022 et les propriétés sociales des habitants permet d’objectiver la manière dont les positions sociales se traduisent politiquement. Cette démarche a été conduite dans une maille spatiale plus fine construite afin de saisir les clivages intra-urbains masqués par la maille cantonale (voir « les coulisses de la planche »), ce qui permet par exemple d’explorer les contrastes électoraux au cœur des cinq plus grandes aires d’attraction françaises (figure 3).
Figure 3. Trois candidatures en lice en 2022 au centre de Paris, Lyon, Marseille, Lille et Toulouse
Figure 3. Trois candidatures en lice en 2022 au centre de Paris, Lyon, Marseille, Lille et Toulouse
Source : Ministère de l'intérieur 2022.
De manière générale, les votes pour les trois candidats sont très liés statistiquement à la présence d’habitants en position dominante dans les hiérarchies à la fois culturelles (détenteurs de diplômes universitaires), socioprofessionnelles (fractions du groupe des artisans-commerçants et chefs d’entreprise, et du groupe des cadres et professions intellectuelles supérieures), économiques (coefficients de corrélation très positifs avec le revenu médian) et « ethno-raciales » (corrélations négatives avec la localisation des immigrés). De petites distances sociales existent cependant entre les socio-géographies de ces trois candidats, dont les implantations sont articulées à partir des quartiers de la bourgeoisie, mais dans des proportions variables. Ainsi le vote pour E. Macron est d’autant plus élevé que des individus fortement dotés en capital culturel sont présents localement (sa corrélation est de 0,58 avec la part des détenteurs de Bac+5, alors qu’elle n’est « que » de 0,50 et 0,38 pour les suffrages portés respectivement vers V. Pécresse et É. Zemmour). Les bons scores d’E. Macron sont surtout associés aux lieux de résidence des habitants du pôle économique des classes supérieures : « cadres administratifs et commerciaux d'entreprise » (0,61), « professions libérales » (0,56), « ingénieurs et cadres techniques d'entreprise » (0,52), « chefs d'entreprise de 10 salariés ou plus » (0,42) – notamment au sein des couronnes pavillonnaires aisées. Si V. Pécresse et É. Zemmour enregistrent également des scores importants là où ces catégories socioprofessionnelles sont présentes, les votes en leur faveur sont légèrement plus élevés là où résident davantage d’électeurs de plus de 70 ans. Cet effet générationnel explique que les corrélations soient un peu moins fortes avec les diplômés de l’enseignement supérieur. Il contribue aussi à ce que ces deux candidatures soient plus liées à la localisation des « retraités anciens artisans-commerçants » ou des « retraités anciens cadres », ainsi qu’à celle des « commerçants et assimilés » en activité pour É. Zemmour. Cette configuration n’est pas sans lien avec ses résultats déjà évoqués sur les littoraux bourgeois, le vote en sa faveur étant d’ailleurs corrélé à 0,38 avec la part des résidences secondaires dans le parc de logement.
Au total, la relation statistique la plus forte observée est celle qui relie le niveau du vote pour E. Macron au revenu médian des habitants (corrélation de 0,75, contre 0,69 pour V. Pécresse et 0,54 pour É. Zemmour). Il apparaît donc bel et bien comme le « président des riches », pour reprendre la formule forgée par les sociologues de la bourgeoisie M. Pinçon et M. Pinçon-Charlot au sujet de N. Sarkozy à la fin des années 2000. Cependant, avec l’achèvement du second mandat d’E. Macron (qui a temporairement dominé ce pôle de droite dans l’espace électoral), l’élection présidentielle de 2027 sera vraisemblablement le théâtre de nouvelles recompositions politiques.
Les coulisses de la planche
Les cartographies proposées dans cette planche ont été réalisées dans deux mailles géographiques. Dans un premier temps et pour permettre des comparaisons dans le temps, c’est la maille cantonale qui a été utilisée avec les périmètres des cantons antérieurs à la réforme territoriale de 2013 afin de disposer d’un plus grand nombre d’unités géographiques (4 035 contre 2 054 après cette réforme). Dans un second temps et pour rendre visible les clivages électoraux intra-urbains tout en s’assurant de manipuler des unités dotées d’effectifs d’électeurs suffisamment nombreux dans les espaces ruraux, l’analyse a été conduite dans une maille ad hoc nommée « IRISr », associant des quartiers de la statistique publique et des communes regroupés en unités géographiques d’au moins 2 000 habitants. Cette maille repose sur un regroupement d’IRIS (îlots regroupés pour l’information statistique) afin d'en réduire l’hétérogénéité démographique, tout en s’assurant du dépassement d’un seuil de population fixé à 2 000 habitants. La constitution de la maille « IRISr » vise ainsi à regrouper les IRIS inférieurs au seuil démographique de 2 000 habitants, lesquels réunissent donc essentiellement des petites communes rurales mono-IRISées, mais également des IRIS urbains peu habités recouvrant des zones d’activité ou des espaces naturels. Ce regroupement d’IRIS est effectué en répondant à trois exigences : dépasser le seuil fixé sans trop s’en éloigner ; obtenir des géométries aussi compactes que possible ; assurer la compatibilité du maillage créé avec d’autres mailles existantes, et notamment la trame communale et départementale. Cette maille permet ainsi à la fois de conserver la finesse du découpage des IRIS urbains, de gagner en robustesse statistique notamment pour l’étude des espaces peu denses, de diffuser certaines données soumises au secret statistique, et de simplifier la représentation cartographique aux larges échelles. Sa méthode de constitution est présentée dans un data paper dédié : Roux, A., (à paraître en 2026). « Spatialiser les données de la statistique sociale française dans des mailles démographiquement homogènes : Présentation de la maille IRISr (IRIS regroupés) », Cybergéo : European Journal of Geography.
Les résultats électoraux du 1er tour de l’élection présidentielle de 2022, désormais disponibles dans la maille très fine des bureaux de vote grâce à un partenariat entre le ministère de l’Intérieur et l’Insee, ont fait l’objet d’une ventilation dans cette maille « IRISr », ce qui a permis le calcul des corrélations statistiques qui sont évoquées dans le texte entre les scores des candidats et des indicateurs de la statistique publique (tranches d’âges, niveaux de diplômes, catégories socioprofessionnelles détaillées en 42 postes, revenus). Les pourcentages des scores des candidats ont été établis sur la base du nombre des inscrits (et non des suffrages exprimés) afin de tenir pleinement compte de l’abstention, des suffrages blancs et des bulletins nuls, qui constituent aussi des comportements électoraux à analyser.
Bibliographie
Amable, B., Palombarini, S. (2022). Où va le bloc bourgeois ?, La Dispute.
Fourquet, J., Manternach, S. (2022). Géographie du zemmourisme. Hérodote, 187(4), 219-235.
Lehingue, P. (2019). « Le » vote Macron : un vote de classe qui s’ignore comme tel ? », In B. Dolez, J. Fretel et R. Lefebvre (dir.), L'entreprise Macron, PUG, 139-155.
Mayer, N. (1987). De Passy à Barbès : deux visages du vote Le Pen, Revue française de science politique, 37(6), 891-906. DOI : 10.3406/rfsp.1987.411587
Rivière, J. (2017). L’espace électoral des grandes villes françaises. Votes et structures sociales intra-urbaines lors du scrutin présidentiel de 2017, Revue française de science politique, 67(6), 1041-1065. DOI : 10.3917/rfsp.676.1041
Science ouverte
Accès ouvert
Sources logicielles
- https://gitlab.huma-num.fr/atlas-social-de-la-france/asf/-/tree/main - Sources du Script R ASF, Licence GNU/GPL.
Citer ce document
Sandra Arribehaute, Simon Gefen et Jean Rivière, 2026 : « Entre droite et extrême-droite, une radicalisation électorale de la bourgeoisie », in R. Le Goix, A. Ribardière, J. Rivière & alii, Atlas Social de la France [En ligne], eISSN : 3100-0797, mis à jour le : 17/03/2026, URL : http://atlas-social-de-france.fr/index.php?id=1279, DOI : https://doi.org/10.48649/asf.1279.




















