L’espace résidentiel des couples de même sexe. Un fort ancrage urbain, des différences marquées entre couples gays et couples lesbiens
L'attrait de la ville et plus encore des métropoles internationales a été souligné de longue date par les travaux portant sur les minorités sexuelles, mais il a longtemps été impossible de quantifier ce rapport à la ville. Le recensement de la population permet désormais d’établir une géographie résidentielle des personnes qui vivent en couple de même sexe dans le même logement. Plus urbaine, l'inscription spatiale de ces couples présente de fortes spécificités qui concernent différemment les couples lesbiens et les couples gays.
Texte intégral
La reconnaissance juridique et sociale des couples de même sexe est l’une des transformations importantes de la famille et de la vie privée intervenues depuis la fin du XXe siècle. En France, cette reconnaissance s’est d’abord faite grâce au vote du pacte civil de solidarité en novembre 1999, puis de l’ouverture du mariage aux couples de même sexe en mai 2013. Dans ce contexte, vivre en couple de même sexe est progressivement apparu comme une forme possible d’organisation de la vie privée, même si l’acceptation des minorités sexuelles demeure inachevée. Ces dernières années, le nombre de personnes vivant en couple de même sexe en France hexagonale a connu une croissance forte : tandis que 170 000 personnes déclaraient vivre en couple de même sexe en 2011, représentant alors 0,6 % des couples cohabitants, c’était le cas de 270 000 personnes en 2018 et un peu plus de 380 000 en 2024, représentant successivement 0,9 % et 1,3 % des couples cohabitants. Les couples d’hommes sont un peu plus nombreux que les couples de femmes, mais l’écart s’est réduit avec le temps.
Ces couples présentent plusieurs caractéristiques qui les distinguent des couples de sexe différent : ils vivent moins souvent avec des enfants dans le ménage, surtout les couples d’hommes. Plus jeunes, les personnes en couple de même sexe sont en moyenne un peu plus diplômées (y compris en comparant les mêmes catégories d’âge). Ces caractéristiques expliquent en partie leur présence importante dans les espaces urbains. Mais cette forte implantation dans les grandes agglomérations est aussi à mettre en relation avec l’histoire des minorités sexuelles qui ont entretenu très tôt un rapport spécifique avec la ville. Longtemps considérées comme des formes de déviance sociale, les sexualités non-hétérosexuelles se sont davantage déployées dans les espaces urbains. À rebours d’une interconnaissance forte dans les mondes ruraux rendant complexes les modes de vie lesbiens, gays et bisexuels, la grande ville est apparue comme un espace permettant un certain anonymat, une protection vis-à-vis de cette interconnaissance et la possibilité pour les personnes de ces groupes minoritaires de fréquenter des espaces de sociabilités dédiés sûrs et facilitant les rencontres.
Couples de femmes, couples d’hommes : des tendances spatiales communes
La géographie résidentielle des femmes et des hommes en couple de même sexe fait apparaître des tendances similaires : une surreprésentation dans les zones urbaines, en particulier dans les plus grandes agglomérations du territoire (figure 1) : la région parisienne et la plupart des grandes métropoles régionales (Lyon, Lille, Nantes, Bordeaux, Toulouse, Strasbourg, Montpellier…). Au-delà de cet ancrage urbain très marqué, d’autres points communs se font jour. Leur implantation est plus importante dans la partie méridionale du territoire que dans le reste du pays (à l’exception de la région parisienne), en particulier en Provence-Alpes-Côte d’Azur et en Occitanie. Ce sont d’ailleurs, avec l’Aquitaine pour les femmes, les seules régions administratives où le pourcentage de femmes et d’hommes en couple de même sexe est similaire ou plus élevé que la moyenne du pays (respectivement 1,1 % et 1,4 % pour PACA des femmes et des hommes en couple cohabitant de la région et 1,1 % et 1,3 % pour l’Occitanie), après l’Île-de-France (respectivement 1,2 % et 2,2 %). Ensemble, les trois régions méridionales et la région parisienne regroupent près de la moitié des couples de femmes (48 %) du territoire et nettement plus de la moitié des couples d’hommes (55 %).
Dans les deux régions méditerranéennes, la forte attractivité des littoraux est particulièrement marquée pour les couples de même sexe, de façon quasi-ininterrompue de Nice à Perpignan. Les arrière-pays de ces régions sont nettement moins investis quand ils sont à dominante rurale, notamment par les couples d’hommes (Hautes-Alpes et Alpes de Haute-Provence, Cévennes). La forte implantation méridionale (et, le cas échéant, littorale) des couples de même sexe tient à plusieurs facteurs : une forte attractivité de certaines grandes agglomérations comme Nice, Bordeaux, Toulouse et Montpellier ainsi que l’importance du secteur tertiaire, notamment touristique, qui est particulièrement investi par les personnes des minorités sexuelles.
Une répartition des femmes plus diffuse que celle des hommes
La comparaison de la géographie résidentielle des femmes et des hommes en couple de même sexe rend également compte de contrastes assez marqués. Les couples de femmes sont davantage répartis de manière diffuse dans l’ensemble du territoire, y compris dans certains espaces ruraux, tandis que les seconds sont très concentrés en région parisienne, et très nettement sous-représentés ailleurs à l’exception de quelques grandes villes et de certains secteurs littoraux. La région de la capitale concentre ainsi 29 % des hommes en couple de même sexe cohabitant en France, et 19 % des couples de femmes contre un peu plus de 16 % des couples hétérosexuels. Ces disparités vont de pair avec des situations sociales et familiales différentes : les couples de femmes étant moins aisés et vivant nettement plus souvent avec des enfants dans le ménage que les couples d’hommes, les espaces centraux des grandes agglomérations leur sont moins accessibles financièrement du fait des prix des logements.
Figure 1. Une géographie résidentielle des couples lesbiens plus diffuse que celle des couples gays
Figure 1. Une géographie résidentielle des couples lesbiens plus diffuse que celle des couples gays
Source : Insee, Enquêtes annuelles de recensement 2019 à 2024.
Champ : Hommes et femmes en couple cohabitant de 18 ans et plus.
Lecture : Dans l’EPCI de Paris, les hommes en couples de même sexe sont plus de deux fois plus nombreux que dans l’ensemble du territoire.
Polarités parisiennes
Les couples gays et lesbiens sont davantage implantés dans la ville de Paris que dans les départements limitrophes de proche banlieue (figure 2). Mais les contrastes sont importants entre les deux types de couple. C’est dans le centre-est de Paris (2e, 3e, 4e, 10e et 11e arrondissements) que le pourcentage de couples de femmes est le plus élevé, ainsi que dans les 19e et 20e qui sont les deux arrondissements les plus populaires de Paris, bien que caractérisés par une forte mixité sociale. Les arrondissements limitrophes à cette zone sont, pour la plupart, également caractérisés par une nette surreprésentation (9e, 12e, 13e, 14e et 18e), même si celle-ci est un peu moins marquée. Cette forte surreprésentation (plus du double de la moyenne nationale), s’étend à une partie de la Seine-Saint-Denis, à la partie orientale de la capitale, également caractérisée par une forte mixité sociale et un processus de gentrification à l’œuvre depuis plusieurs décennies (Pantin, Montreuil, Les Lilas, Bagnolet…). Cette extension dans la petite couronne n’a pas d’équivalent à l’ouest dans les départements des Hauts-de-Seine et du Val-de-Marne, où la plupart des communes limitrophes à Paris, plus aisées, sont seulement caractérisées par une légère surreprésentation. De nombreux arrondissements de l’Ouest parisien sont également caractérisés par une faible surreprésentation (1er, 5e, 6e, 15e, 16e, 17e) voire une nette sous-représentation pour deux des arrondissements les plus huppés de la capitale (7e et 8e), quasiment dépourvus de classes populaires. Lorsque l’on s’éloigne davantage de la capitale, la surreprésentation des couples de femmes devient plus rare, à quelques exceptions près : Romainville, Fontenay-sous-Bois et Arcueil.
Figure 2. Paris et sa proche banlieue : des couples gays plus concentrés dans le cœur de la capitale que les couples lesbiens
Figure 2. Paris et sa proche banlieue : des couples gays plus concentrés dans le cœur de la capitale que les couples lesbiens
Source : Insee, Enquêtes annuelles de recensement 2019 à 2024.
Champ : Hommes et femmes en couple cohabitant de 18 ans et plus, résidant à Paris et dans un rayon de 15 km autour du cœur de la capitale (Notre-Dame).
Lecture : Dans le 19e arrondissement de Paris, les femmes en couple de même sexe sont entre 2,6 et 4 fois plus nombreuses que dans l'ensemble du territoire.
Les couples d’hommes sont plus encore polarisés dans le centre et l’Est de la ville de Paris. Comme pour les femmes, on retrouve une extension de leur forte surreprésentation en Seine-Saint-Denis, mais elle ne concerne pas tout à fait la même partie du département : cette zone s’étend de façon plus marquée au nord de la capitale (de Saint-Ouen à Pantin/Le Pré-Saint-Gervais) qu’à l’Est. Il s’agit d’un espace dont la gentrification à été amorcée plus récemment, illustrant ainsi le phénomène de « gaytrification » qui renvoie au fait que les hommes des minorités sexuelles font partie des acteurs pionniers de la transformation de certains espaces sociaux populaires, avant même que ne débute leur véritable gentrification. Bien que moins nombreux sur la rive Gauche de Paris, le pourcentage d’hommes en couples de même sexe y est tout de même plus de deux fois supérieur à la moyenne du pays. Au-delà de la ville de Paris, on observe une diminution progressive du pourcentage d’hommes en couple de même sexe : les communes proches de Paris présentent des surreprésentations nettes mais modestes (en beige) en particulier dans le Val-de-Marne et la Seine-Saint-Denis. Les zones les plus ségréguées de la petite couronne, qu’elles renvoient à une auto-ségrégation des classes supérieures (bourgeoisies managériales, entrepreneuriales et patrimoniales) dans l’Ouest ou à la ségrégation des classes populaires dans le Nord-Est correspondent à des sous-représentations, traduisant un certain attachement des minorités sexuelles à la fois à la mixité sociale et à une relative centralité.
Vers une déconcentration des couples de même sexe de la région parisienne au profit du reste du territoire
Cette forte concentration des couples de même sexe en région parisienne est toutefois plutôt à la baisse. Depuis le début de la décennie 2010, la proportion de ces couples résidant dans l’unité urbaine de Paris a diminué (figure 3), ainsi que dans la seule ville de Paris et ce, à la fois pour les couples d’hommes et pour les couples de femmes. C’est probablement une conséquence de la reconnaissance légale de ces couples et d’une plus grande acceptation sociale de principe, ainsi que de l’accès plus favorable à la parentalité pour les couples de femmes, ce qui a pu les conduire à s’installer dans des logements plus grands, dans des zones moins denses. Longtemps associée à la possibilité de vivre une sexualité minorisée, la nécessité de résider dans la plus grande aire urbaine du pays s’est donc progressivement atténuée.
Figure 3. Une déconcentration résidentielle en cours dans l’unité urbaine de Paris (2011-2024)
Figure 3. Une déconcentration résidentielle en cours dans l’unité urbaine de Paris (2011-2024)
Source : EFL 2011, EAR 2019 et EAR 2024, Insee.
Champ : Hommes et femmes en couple cohabitant de 18 ans et plus, résidant en France hexagonale.
Les coulisses de la planche
La conception de cette planche repose sur une exploitation de cinq enquêtes annuelles de recensement empilées de 2019 à 2024 (il n’y a pas eu de recensement de la population en 2021). Ces enquêtes, accessibles uniquement via un environnement sécurisé (projet FamiEDP, réf. 10.34724/CASD) comprennent depuis 2018 une variable retravaillée par l’Insee permettant un repérage de qualité des couples de même sexe. Cette qualité doit également à la révision de la feuille logement du recensement qui a consisté à revoir les modalités de saisie des liens entre les habitant·es du logement. Le remplissage en clair de ce lien, qui rendait difficile le repérage des couples de même sexe, a été remplacé par des catégories fermées. Le volume de l’échantillon permet d’échapper aux limites habituelles des approches statistiques des minorités sexuelles qui tiennent en partie à la faiblesse de leurs effectifs. Les enquêtes annuelles de recensement permettent également d’aborder les localisations avec un niveau de détail important.
Les cartes de la planche représentent un indice de sur ou de sous-représentation des femmes et des hommes en couple de même sexe (CMS) dans les entités géographiques représentées, selon la formule suivante :
- Kf unité géographique = % de femmes en CMS de l’unité concernée / 1 (% correspondant au nombre de femmes en CMS sur l’ensemble des femmes en couple cohabitant à l’échelle du territoire dans sa globalité).
- Kh unité géographique = % d’hommes en CMS de l’unité concernée / 1,26 (% correspondant au nombre d’hommes en CMS sur l’ensemble des hommes en couple cohabitant à l’échelle du territoire dans sa globalité).
Pour la figure 1, les entités géographiques représentées sont les intercommunalités (EPCI). Un indice situé entre 0,95 et 1,05 (bleu clair) signifie que la proportion d’hommes/femmes en couple de même sexe (sur l’ensemble des personnes en couple cohabitant) est similaire à la moyenne de l’ensemble du pays dans cet EPCI. Un indice situé entre 1,2 et 2 (bleu foncé) signifie que le pourcentage de couples de même sexe dans l’EPCI concerné est entre 20 % et 100 % supérieur à la moyenne de l’ensemble du pays. Un indice inférieur à 0,5 (vert/turquoise clair) signifie que ce pourcentage est au moins deux fois inférieur à la moyenne du pays.
Pour la figure 2, les entités géographiques représentées sont des communes et arrondissements parisiens. La discrétisation en 6 classes utilisée pour la France entière (figure 1) – qui va de 0 à 2,6 – a été étendue pour tenir compte de la surreprésentation des couples de même sexe dans la région parisienne. Un indice situé entre 0,95 et 1,05 (vert clair) signifie que la proportion d’hommes/femmes en couple de même sexe (sur l’ensemble des personnes en couple cohabitant) est similaire à la moyenne de l’ensemble du pays. Un indice situé entre 2 et 2,6 (rose clair) signifie que le pourcentage de couples de même sexe dans la commune ou l’arrondissement parisien concerné est 2 à 2,6 fois supérieur à la moyenne de l’ensemble du pays.
Enfin, la figure 3, qui met en évidence une relative déconcentration des couples de même sexe de l’unité urbaine de Paris au fil des 13 dernières années, est issue des enquêtes annuelles de recensement de 2019 et de 2014 et de l’enquête Famille et logements (Insee, 2011), qui comprenait une question explicite sur le sexe du conjoint. C’est la seule enquête qui a permis de dénombrer les couples de même sexe de façon précise avant les améliorations apportées au recensement de la population en 2018.
Bibliographie
Algava, E., Penant, S., (2019). « En 2018, 266 000 personnes vivent en couple avec un conjoint de même sexe », Insee première, 1774.
Clerval, A., Delage, M.(dir.) (2019). Vive à l’Est de Paris. Inégalités, mobilités et recompositions socio-spatiales. L’œil d’or.
Collet, A., (2015). Rester bourgeois. Les quartiers populaires, nouveaux chantiers de la distinction. La Découverte.
Giraud, C. (2014), Quartiers Gays, Presses Universitaires de France. Paris.
Préteceille, E. (2018). « Dynamique et diversité des classes moyennes dans la métropole parisienne » in J.-Y. Authier, A. Collet, C. Giraud, J. Rivière et S. Tissot (dir.), Les bobos n’existent pas, Presses Universitaires de Lyon, 119-149.
Rault, W. (2016). « Les mobilités sociales et géographiques des gays et des lesbiennes. Une approche à partir des femmes et des hommes en couple », Sociologie, 7 (4), 337-360. URL : https://journals.openedition.org/sociologie/2894
Rault, W., Trachman, M. (dir.) (2023). Minorités de genre et de sexualité. Objectivations, catégorisations et pratiques d’enquêtes, Éditions de l’Ined, collection « Méthodes et Savoirs ».
Science ouverte
Accès ouvert
Sources logicielles
- https://gitlab.huma-num.fr/atlas-social-de-la-france/asf/-/tree/main - Sources du script R ASF, Licence GNU/GPL.
Citer ce document
Wilfried Rault, 2026 : « L’espace résidentiel des couples de même sexe. Un fort ancrage urbain, des différences marquées entre couples gays et couples lesbiens », in R. Le Goix, A. Ribardière, J. Rivière & alii, Atlas Social de la France [En ligne], eISSN : 3100-0797, mis à jour le : 07/05/2026, URL : http://atlas-social-de-france.fr/index.php?id=1302, DOI : https://doi.org/10.48649/asf.1302.

















